L'INFLATION
LA TRAGIQUE AVENTURE DE L'ALLEMAGNE
Vu: journal de la semaine, 24 de febrero de 1937
Nous n’avons pas oublié : 1924-1926, période angoissante où notre victoire semblait s’évanouir dans la faillite. “ L’inflation !... Pour nous, Français, ce mot évoque des heures sombres d’incertitude, une vie diminuée, des salaires mal adaptés à une hausse accélérée des prix.
C’est avec peine cependant que nous imaginons ce bouleversement des données sur lesquelles nous vivons, cet arrêt de la vie qu’est pour une société la disparition de cette échelle des valeurs : l’argent. Quand nous évoquons un tel effondrement où la matière et l’abstraction des chiffres triomphent de la volonté humaine, ce sont des images d'outre-Rhin qui se lèvent dans nos mémoires paresseuses.
Souvenirs anciens déjà, mais allez en Allemagne, interrogez : les épisodes du drame sont restés gravés dans tous les cœurs. Cela est si vrai que le tout-puissant Führer du III Reich et l’astucieux docteur Schacht craignent, aujourd’hui encore, en touchant au mark, de déclencher la panique.
L’inflation allemande, c’est un film tragique et brillant ; les scènes se succèdent sans lien, brutales dans leur opposition crue : pillages et troubles, manifestations et escroqueries, faim et gaspillage, misère et richesse, luxe affiché, danse, enfants abandonnés. Chez un peuple épris d’ordre, de discipline, de travail, la vie a perdu son sens parce que l’argent qui garantit l’avenir a perdu sa signification. Il n’y a plus que la course au plaisir, la folie de la spéculation et du jeu, la fuite devant le mark. Et pendant que les scandales financiers, les affaires de mœurs et de stupéfiants occupent la vedette de l’actualité, une immense jeunesse sans guides et sans maîtres, dépérit dans l’abandon et, au son du jazz, des millions d’êtres meurent de faim sur leurs milliards amoncelés de papier-monnaie.
Souvenir de l’inflation. Après deux jours de fermeture officielle, les banques allemandes rouvrent à Berlin. Des schupos organisent un barrage pour canaliser la foule. photo keystone
LA DANSE DES ZEROS
Dès 1917, la monnaie allemande avait subi une dépréciation sur le marché des changes de 47 %. La défaite de la Russie fit remonter le mark jusqu’à 82 pfennigs or, mais l’Allemagne, défaite à son tour et s’abandonnant à la révolution, la chute se précipite jusqu’à 4 pfennigs-or en février 1920.
A la dépréciation extérieure de sa monnaie, phénomène général de l’après-guerre accentué en Allemagne par les transferts faits au titre des réparations, le gouvernement allemand, sans autorité ni crédit, répond par une carence technique à peu près complète. Une tentative de revalorisation qui donne quelques résultats au cours de l’été 1920, se heurte à l’inertie des prix, qui sont toujours plus rapides à la hausse qu’à la baisse.
A partir de ce moment, nous entrons dans une période de facilité monétaire. Séduits par cette prime à l’exportation que constitue la dépréciation d’une monnaie sur le marché international, certains milieux industriels se font les défenseurs du relativisme monétaire.
Ainsi l’année 1922 trouve l’Allemagne dans une situation paradoxale. Les industries d’exportation travaillent à plein rendement. Les financiers et les spéculateurs qui exercent une influence décisive sur le gouvernement obtiennent une large politique de crédit. En même temps l’aggravation sans cesse accélérée du prix de la vie crée la misère et des besoins sans cesse accrus de circulation monétaire.
L’Etat enfin, pour ses besoins de trésorerie, les rentrées d’impôts fondant par le fait de la dépréciation de la monnaie, en vient de plus en plus à la méthode fatale des prélèvements sur la circulation. L’inflation commence : l’Allemagne ne résistera plus à son entraînement.
De décembre 21 à décembre 22, la valeur du mark or exprimé en marks papier est passée de 45,65 à 1,807. Jusqu’à cette date, on peut encore distinguer dans cette évolution quelle est la part de volonté délibérée et quelle est celle de l’entraînement par le jeu des conséquences inévitables.
L’effondrement de 1923 a ce rare privilège d’être ün phénomène social qu'il est humainement impossible de représenter de façon concrète. En effet, si nous voulions dessiner, à une échelle exacte, la courbe de la valeur d’un mark-or en marks-papiers, nous aboutirions à un résultat qui serait sans doute plus évocateur que ces chiffres astronomiques qui ne correspondent à rien dans notre esprit. En effet, si nous représentons par 1 millimètre la valeur en papier du mark-or en janvier 1922, il nous faudrait tracer une ligne ascendante de 20.000 kilomètres pour aboutir à la valeur du mark-or en décembre 1923 !
En janvier, le mark-or vaut quelque 4.000 marks-papier, en mars 5.000, en mai près de 12.000, en juin 26.000, en juillet plus de 83.000.
Le 15 août, nous sommes à 600.000, le 20 à 1 million, le 31 à 2 millions et demi. Un mois après, 1 mark-or vaut 40 millions, près de 100 millions de dollars. Le 10 octobre, le cours est à 708 millions, le lendemain il est à 1 milliard 309 millions.
Le 1 novembre, i mark-or est représenté par 31 milliards-papier, le lendemain par 76, le sur lendemain par 100. Le 19, le dollar est à 4.200 milliards et le mark-or se « stabilise » à partir et du 20 et jusqu’à la naissance du rentenmark en janvier, à 1.000.000 millions de marks-papiet !
Pratiquement, l’Allemagne a été sans monnaie pendant un an. Le rôle de la Reichsbank, sous la direction du malheureux docteur Havenstein, surnommé le « Generalgeldmarschall », consistait uniquement à assurer l’impression aussi rapide que possible des billets de banque. Lorsque, au cours de l’été 1923, les ouvriers graveurs de la Reichsbank se mirent en grève, ce fut une véritable catastrophe nationale. Le 30 janvier 1923, la circulation des billets représentait une valeur or de 127 millions de marks seulement. Devant cette incapacité de l’Institut d’Emission de faire face aux besoins de la circulation, les villes, les communes, certaines industries émettaient leur propre monnaie : le « Notgeld ». C’est ainsi qu’on vit des vignettes ornées d’un skieur dévalant à toute allure une pente neigeuse, avec cette légende : « le mark », servir de succédané monétaire.
CEUX QUI MEURENT, CEUX QUI PROFITENT
« Baisse sur le beurre : la livre, au lieu de 1.600.000 marks, 1.400.000 ! » Ce n’est pas une plaisanterie mais une pancarte qu’on a pu voir accrochée aux vitrines des crémiers de Berlin ou d’ailleurs. Et la ménagère, qui depuis deux heures attend dans la longue file stationnant devant la porte, regarde avec intérêt et presque sans étonnement. Depuis 1914, on a oublié la vie normale. Il est impossible de suivre de près l’évolution des prix pendant les années de la crise. Elle est en effet caractérisée par une complète incohérence.
Il n’y avait plus d’échelle des valeurs. En mars 1922, le pain avait atteint un prix 30 fois supérieur à celui d’avant-guerre, mais les céréales coûtaient déjà 60 fois plus cher qu’en 1914. En août 1922, les prix des produits de l’industrie métallurgique étaient multipliés par 150, ceux des voyages en chemin de fer par contre, seulement par 15. Il arriva ainsi que, par exemple, en août 1923, un voyage de Berlin au lac de Constance coûtait exactement autant qu’une livre de beurre à Berlin !
Mais, dans cette incohérence, un fait reste certain, c’est que les prix montent toujours plus vite que les salaires ne s’adaptent à l’écroulement de la monnaie.
Il n’y a pas que les rentiers qui aient souffert le martyre de l’inflation : quelques subsides de famine, accordés par l’Etat, ont sauvé de la mort les plus jeunes et les plus résistants d’entre eux. Toute la classe laborieuse est frappée : le travail ne fait plus vivre l’homme. Les ouvriers unis, obtiennent par des grèves souvent sanglantes l’adoption d’échelles mobiles qui précipitent l’évolution mais permettent de mener, dans de meilleures conditions, la course avec la courbe des prix.
Mais la classe moyenne, les professions libérales, les fonctionnaires de l’Etat assistent impuissants à la danse des zéros. Leur vie se rétrécit, jusqu’à presque s’arrêter.
De janvier 1922 à novembre 1923, le prix d’un petit pain est passé de 1 mark à 30 milliards de marks.
Le petit commerce, enfin, tant que la course n’était pas trop rapide, a pu suivre, en adaptant ses prix. Ce ne sont pas pourtant les millions qui le rendent riche. Et, quand l’écroulement se consomme, il ne se sépare qu'à regret de sa marchandise qui, seule, représente une valeur. Il doit changer ses prix de quart d’heure en quart d’heure et bientôt, sa caisse pleine de milliards inutiles, il voit les marchandises mêmes lui faire défaut. Les gros commerçants stockent, les paysans stockent : c’est le blocus intérieur et le troc commence à rappeler les temps des économies primitives.
Les convois de distributions de vivres sont gardés militairement. Nu-pieds, des enfants courent derrière une charrette dont sont tombés quelques morceaux de charbon.
Et, « Unter den Linden », Kurfürstendamm, les cafés, les boîtes de nuit, les hôtels sont pleins d’une foule avide de plaisir. Parmi ces profiteurs de l’inflation qui se hâtent de dépenser leur argent, il n’y a pas que les étrangers qui, pour quelques centaines de dollars, achètent des maisons, pour quelques cents, sont traités en grands seigneurs. Il y a aussi beaucoup d’Allemands : les spéculateurs qui ont compris le jeu, les rois de l’inflation. Stocker au bon moment, spéculer à la baisse, obtenir, grâce à des relations politiques, les crédits distribués alors avec munificence, jeu d’enfant pour les malins.
Mais l’agitation trépidante des années d’après guerre n’est pas faite seulement du luxe honteux des nouveaux riches. Dépenser c’est le mot d’ordre, puisque demain votre argent ne vaudra rien. Chacun cherche à sauver son avoir en le transformant en valeurs permanentes. Surtout ne pas garder d’argent chez soi : l’ouvrier ramène à la maison sa paye, dans un sac. Aussitôt on part à la recherche de ce qui est encore à acheter : le plus rapide sera le mieux servi.
Et puis il faut vivre quand même. Oublier : la musique du jazz assourdit les voix angoissées.
LE SORT DE L’ENFANCE
L’inflation a été en Allemagne une profonde révolution sociale, par le déplacement de fortune qui en est résulté, mais surtout par une transformation des mœurs qui fait sentir aujourd’hui encore ses effets malgré la propagande inverse du national socialisme. L’Allemand a appris à vivre seulement dans le présent, à penser d’un jour à l’autre, à passer d’expédient en expédient.
Ce sont les enfants, ceux qui aujourd’hui ont atteint l’âge d’homme, qui ont le plus souffert des privations et de cette démoralisation.
Quelques chiffres éloquents : constitution des enfants entrant à l’école à Berlin-Schôneberg, en 1914, mauvaise 13,9 % ; 1922: 27,2 %. Apprentis (circonscription Neukôjln) : tuberculeux, 1914 : 0,5 % î 1922, 3, 2 %. Rachitisme chez les enfants entrant à l’école à Berlin-Schôneberg : 1913, o, 8 % ; 1922, 8,2 %.
Et voici quelques notes extraites d’un rapport sur la condition de l’enfance à Berlin :
« Beaucoup d’enfants, même les plus jeunes, n’ont jamais une goutte de lait à boire — ils vont à l’école sans petit déjeuner et n’emportent dans leur sac que du pain sec — pas de viande et pas de graisses — les enfants vont souvent à l’école sans chemise et sans vêtements chauds — souvent les enfants dorment à trois ou quatre ou avec les grandes personnes dans des lits sans draps — souvent ils partagent leur couche avec leurs parents ou leurs frères tuberculeux, etc... »
Cette misère sans espoir que les enfants comprennent encore moins que les parents, leur fait souvent chercher le bonheur loin du taudis paternel. C’est l’époque des bandes organisées de jeunes criminels. Souvent aussi ce sont les parents qui ont abandonné l’enfant. Pendant l’année 1922, on signale à Berlin 15 disparitions d’adultes par jour.
Où la morale, ce luxe des sociétés organisées, au rait-elle pu faire valoir ses droits dans ce désarroi ?
LA SAINTE PAUVRETE :
LE MIRACLE DU RENTENMARK
L’Allemagne a connu l’enfer, de l’excès de la souffrance devait venir la rédemption.
La « guerre de la Ruhr » terminée et l’Allemagne ayant recouvré la libre disposition de cette région industrielle essentielle, le mark fut déclaré officiellement mort.
L’industrie allemande offrait son capital de travail et de richesse comme garantie d’une nouvelle monnaie. Le miracle du Rentenmark, ce fut moins l’habileté technique de Karl Helfferich et Hjalmar Schacht, que le retour de la confiance, la volonté du peuple allemand de ne pas mourir. Comme d’un coup de baguette magique, disparurent les millions et les milliards d’une richesse stérile et en même temps s’emplirent les vitrines des marchandises si longtemps convoitées : le beurre, le lard, la viande, les oeufs, les saucisses, tout était là. Le Rentenmark faisait se déverser sur le marché les stocks thésaurisés.
Ce sont les enfants, qui ont aujourd’hui atteint l’âge d’homme, qui ont le plus souffert des privations.
La stabilisation économique ramena avec elle l’ordre, le calme moral et l’équilibre intellectuel. L’Allemagne cessa de danser et de jouer : elle cessa aussi de trembler de froid et de faim. En lui rendant une monnaie stable, on avait rendu à l’Allemand le sens de la vie et du travail.
Mais il est des pertes de substance qui ne se réparent pas. Il est des souvenirs qui ne s’effacent pas. Allez dire à un Allemand : « Faites donc franchement une politique d’inflation, vous sortiriez de cet isolement économique où vous étouf fez ! — L’inflation ? vous répondra-t-il, plutôt la guerre, on sait au moins contre qui on se bat ! »
Pascal Copeau.






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