LA RÉVOLUTION ESPAGNOLE VUE PAR UN ÉCRIVAIN SOVIETIQUE: ILYA EHRENBOURG
Vu: journal de la semaine, 6 de mayo de 1936
Oviedo, après les combats d'octobre 1934 Groupe de maisons détruites par l’aviation des troupes gouvernementales
La blanchisseuse, Marina Alvarez, du faubourg de la Cabaña, Oviedo.
I - U.H.P.
Oviedo rappelle Arras en 1917. Les avions militaires, la dynamite, les incendies ont détruit tous les grands immeubles. Ce ne sont que ruines, ruines de l’université, du lycée, du palais de justice, du théâtre. Le gouvernement de Gil Robles avait alloué des crédits importants pour le « relèvement » d’Oviedo. Cet argent est allé aux propriétaires, qui ont eu le temps de construire de nouveaux immeubles. Mais ni l’université, ni le théâtre n’ont été reconstruits.
Un des faubourgs d’Oviedo s’appelle La Cabaña. C’est ici que vivent les chiffonniers, les femmes de ménage, les jardiniers. J’ai pénétré dans l'une de ces bicoques : une pièce sans fenêtres, à même le sol. Des enfants vont et viennent dans l’obscurité. C’est ici qu’habite la blanchisseuse Marina Alvarez. Un officier de la légion étrangère emmena deux fils de Marina : Abelino, âgé de 19 ans, et José, âgé de 17 ans. On les fusilla près de l’église San Pedro et. avec eux, quatre autres habitants de La Cabaña. La mère et les quatre veuves achetèrent, avec leurs derniers sous, une couronne. Elles accrochèrent cette couronne au mur marqué par les balles et écrivirent : « Ici ont été tués six habitants de La Cabaña. » Les gardes civils piétinèrent les fleurs et effacèrent l’inscription. Marina Alvarez a encore quatre enfants, tout jeunes, qu’il fallait nourrir. Un officier de la garde civile lui apporta un papier ont était écrit : « Je certifie, par la présente, que mes fils Abelino et José ont été tués par les insurgés. » Il dit : « Signe ce papier et nous te donnerons un secours. »
Marina Alvarez jeta le papier par terre et répon dit : « Jamais ! » Elle me dit : « Je ne vis que pour mes enfants, je veux qu’ils mangent à leur faim et qu’ils puissent aller à l’école. Je sais bien que dans votre pays on nourrit et instruit les enfants. » Elle leva le poing, et ce geste fut imité par les 4 veuves et les 17 orphelins de La Cabaña.
J’ai vu le couvent des Adoratrices. Dans les caves du couvent, des gardes civils torturèrent les ouvriers. Pour ne pas effrayer les passants, les bourreaux faisaient marcher un phonographe. Les nonnes répétaient Ave Maria, les phonos jouaient des fox-trots et des hommes, pendus la tête en bas, râlaient en mourant.
Après l’entrée de l'année régulière à Oviedo. Un légionnaire des bataillons du Tercio exhibe son butin : bouteilles de vin et de liqueurs volées dans la maison d’un riche commerçant.
Severina Gonsalez vit dans le quartier de Villafria. Les légionnaires firent irruption dans sa maison. La fille de Severina, la jeune Josefa, s’occupait des enfants. L’officier regarda Josefa et jeta une bombe. Josefa tomba morte. L’officier dit : « Que les hommes me suivent ! » Il emmena German, Selso et Josaquim. Dans la nuit, on les fusilla. Le gouvernement de Gil Robles eut pitié de Severina et lui accorda 80 pesetas, soit 20 pesetas par assassiné. Les légionnaires avaient démoli les pauvres meubles de Severina et tordu le cou à ses poules. Sur les murs de la bicoque, ils tracèrent ces mots : « Cette maison a été prise d’assaut par les légionnaires de la première compagnie, de la cinquième bandéra. Vive l’Espagne ! Vive la légion ! A bas le communisme ! Cablo Vallès. »
J’ai devant moi la photo d’un jeune homme blond : c’est le coiffeur Valentino Fernandez de la Riva. On le fit marcher dans les rues d’Oviedo attaché à d’autres prisonniers. La mère se jeta devant l’officier et cria : « Que ferez-vous de lui ? » L’officier sourit aimablement : « Il est probable que nous le tuerons. » Le coiffeur, conduit hors de la ville, fut tué à coups de crosses de fusil, arrosé d’essence et brûlé.
Ramon Menandez avait 17 ans. On le tortura et il eut le délire. Trois cents prisonniers exigèrent. malgré la terreur, qu'on le conduisît à l’hôpital. Les gardes civils tuèrent alors Menandez. Le gardien du cimetière refusa d’accepter le cadavre sans certificat de décès. Les gardes jetèrent le corps dans un précipice. Quatre-vingt-quatre jours plus tard, le directeur de la prison informa la mère de Menandez que son fils était mort d’une crise cardiaque.
Dolorès Ibarruri. surnommée “La Pasionaria”. haranguant la foule dans un meeting à Madrid.
Le journaliste Francisco Caramès, rédacteur au Heraldo de Madrid, m'a montré des photos prises par un infirmier de la Croix-Rouge : on y voit des officiers, des infirmiers et des infirmières que s’amusent : l’un d’eux danse sur un cercueil, un autre saute entre les cadavres.
Aida Lafuente, dite ‘La Libertaria", jeune fille de dix-sept ans, est morte on luttant aux côtés des révolutionnaires. On a donné son nom a une rue d'Oviedo.
Les « gardiens des traditions » tuaient des enfants au nom du passé. Ils traitaient les ouvriers d’Oviedo de barbares parce que ceux-ci avaient détruit quelques monuments anciens. Mais les ouvriers espagnols ne sont pas des barbares. Le maire d’Escabaña, ouvrier agricole et communiste. m’a montré un manuscrit du douzième siècle. Il l’avait ramassé par terre ; son prédécesseur, un fasciste « gardien des traditions ». avait jeté des documents précieux. L’ouvrier agricole me dit: : « Nous enverrons ça au musée. » Les soldats de Gil Robles installèrent leurs mitrailleuses sur le clocher de la cathédrale gothique. Pendant dix-huit jours, les soldats tiraient du haut de la cathédrale sur la population d’Oviedo. Les soldats des Jésuites incendièrent avec sang-froid l’un des plus beaux monuments de l’art roman : l’église de Santa Cristina de Lena, construite au neuvième siècle. Ils détestent l’avenir et ils ne s’intéressent pas au passé. Ils ne tiennnent qu’à une chose au monde : leurs privilèges. Au nom de ces privilèges, ils massacrèrent, aux Asturies, 3.000 personnes et en emprisonnèrent 30.000.
Une des autos blindées dont se servirent les insurgés du bassin minier de Mièrès. Photo prise pendant les journées révolutionnaires.
Après octobre, la garde civile de Catalogne fut envoyée aux Asturies, pays de misère et de désespoir ; on la punit ainsi pour son manque de zèle.
Fernando Rodriguez, ouvrier métallurgiste, auteur du décret qui créait l'armée rouge des Asturies.
A présent, ces Catalans sont à nouveau à Barcelone. Avant leur départ des Asturies, ils se rendirent au « Secours rouge » local et dirent : « Dé-livrez-nous un certificat comme quoi nous n’avons pas fait de mal aux ouvriers, sinon nous n’oserons plus nous montrer à Barcelone. »
Le 18 février, il y avait, dans les prisons d'Oviedo, plus de 900 prisonniers. Les ouvriers se massèrent devant la prison au cri de : « Amnistie ! »
A San Pedro de los Arcos, les cadavres d'ouvriers exécutés pendant la répression sont exhumés afin d’être enterrés d'une façon plus digne. Les fossoyeurs se sont munis de masques à gaz pour se protéger contre les émanations.
La députée des Asturies, dite la « Pasionaria », se trouvait à leur tête. Dolorès Ibarruri, que le peuple appelle la Pasionaria, est fille d’un mineur de Samorostro, près de Bilbao. Son père avait 11 enfants. Dès son plus jeune âge, elle connut la misère. A 14 ans, elle s’engagea comme domestique, puis devint couturière et épousa un mineur. En 1917, elle se convertit au socialisme; pour passer, en 1920, au communisme. En 1931, des gardes civils tuèrent sa mère. Un an plus tard, Pasionaria fut arrêtée et resta douze mois en prison. C’est un orateur extraordinaire, à la parole passionnée et sincère.
Pasionaria se rendit chez le gouverneur d’Oviedo et demanda la libération des prisonniers. Le gouverneur s’y refusa, en disant qu’il n’avait pas reçu d’ordre de Madrid. On plaça autour de la prison des mitrailleuses. Pasionaria parla alors à l’officier qui commandait le détachement. Elle dit: « Repos ! » Et l’officier répéta : « Repos ! »
Pasionaria entra dans la prison, les condamnés à mort sortirent les premiers, puis les autres. Lors que le dernier prisonnier eut quitté la prison, ébloui par le soleil et le bonheur, apparut Pasionaria. Une grande clé à la main, elle cria : « La prison est vide ! »
A Madrid, le personnel d’une ligne de tramways exploite celle-ci pour son compte. Voici les ouvriers arborant la bannière U.H. P., mot de passe des révolutionnaires d'octobre.
J’ai longuement parlé aux héros d’octobre. L’ouvrier de la manufacture d’armes Laureano Suarez se tenait près du canon. Il fut blessé à la jambe, mais ne voulut pas se faire panser. Jésus Fernandez est un garçon de restaurant. Il était membre du comité révolutionnaire des Asturies. Il me conduisit dans une maisonnette, à la limite de la ville, où il vivait en octobre 1934, et me montra le lit où avait siégé le gouvernement révolution naire. Après la débâcle, Jésus Fernandez traversa la frontière du Portugal. Il fut arrêté à Porto. Les gendarmes portugais le livrèrent aux gendarmes espagnols. On se mit a torturer: « Où sont les armes ? » Il se taisait.
Le mineur Silverio Castanon était très jeune. Il présidait le comité révolutionnaire de Turon. Il y a, à Turon, 18.000 habitants, dont 5.000 s’engagèrent volontairement pour défendre, dans les montagnes, le défilé de Campomanes. Silvenio Castanon est poète. Il a écrit deux volumes de vers. Il adore Cervantès et Tolstoï. Devant le tribunal militaire, il surprit les généraux en citant Marx et Kant, Hugo et Caldéron. Les généraux hochaient la tête en signe d’approbation, puis condamnèrent Castanon à la peine de mort. Je lui demandai : « Pendant combien de mois avez-vous attendu la mort ?» Il sourit : « Quinze mois ! mais pas la mort, la révolution. »
Gil Roblès, le vaincu de février, prononçant un discours à Madrid, pendant la campagne électorale.
La Comsomole Aïda Lafuente était âgée de 17 ans. Le peuple l’appela « Libertaria » et elle mourut en combattant. On peut voir ses photos dans toutes les maisons de mineurs. On voit, sur les photos une jeune fille souriante, tenant une corbeille de fleurs entre les mains. Le 19 avril, les jeunesses socialistes et communistes d'Oviedo apposèrent une plaque sur sa maison, « rue Aïda-Lafuente ».
Sama est une ville de mineurs et, comme toute ville de mineurs, elle est sombre et triste. Après octobre, les industriels espagnols commencèrent à acheter du charbon anglais : ce fut la rançon de la révolution. Les mineurs de Sama travaillent trois jours par semaine et ne gagnent que 105 à 155 pesetas par mois. C’est la misère.
Des ruines se trouvent au centre de Sama : ce sont les restes de la caserne de la garde civile. Cent quatre-vingt-dix gardes s’y étaient barricadés. Le combat dura trente-deux heures. Après les élections de février, les mineurs de Sama retrouvèrent leurs fusils enterrés et les huilèrent à nouveau.
A Sama, je rencontrai l’ouvrier métallurgiste Fernando Rodriguez, l’auteur du décret qui créait l’armée rouge. Cet homme avait lutté jusqu’au bout. On le tortura, en le suspendant par les bras et en le tirant ensuite par les jambes. Ils appelaient ça faire l‘« avion ». On le déshabilla pour l’arroser tantôt d’eau bouillante, tantôt d'eau froide. Durant des heures, on laissa couler sur son ventre et sur sa tête des jets d’eau froide. On lui répétait : « Dis où tu as caché les armes et nous te relâcherons. » Il se taisait. Il sortit de la prison avec tout le monde et reprit son fusil. C’est avec un sourire qu’il me parle des tortures endurées et montre sur son corps le savoir-faire des bourreaux.
Nous allâmes à la « Maison du peuple », où siègent les syndicats ouvriers. L’autorité militaire l’avait transformée en prison. Des prisonniers étaient entassés dans les caves et l’on torturait les victimes dans les étages. Voici des traces de balles : ici, on fusillait. J’ai vu sur les murs des taches de sang et des noms de prisonniers tracés avec leur sang. J’ai vu le robinet d’où l’on faisait couler l’eau sur le crâne rasé de Fernando Rodriguez et du vieux cordonnier Gondi. Ce fut le colonel Mannuel Bravo Monteiro qui tortura les prisonniers. Et il le fit non pas au cours d'un accès de colère, mais méthodiquement, trois mois après la révolte. Je ne connais pas d’endroit plus terrible que la « Maison du peuple » de Sama. Rodriguez me disait : « C’est ici que j’avais en jambé un cadavre... C’est ici qu’on m’avait pendu à la porte pour me balancer ensuite... »
Les mineurs avaient publié le manifeste que voici : « Camarades ! Nous créons une nouvelle société. La naissance est toujours accompagnée de souffrances. La mort enfante la vie. Soldats de l’idéal, luttez pour la victoire ! Femmes, au nom de vos enfants, aidez-nous ! »
Comme Sama, Mieres est un grand bourg minier. C’est ici que naquit le cri de combat : « U. H. P. » Dès le premier jour de la révolution, dans la ville occupée par les mineurs, au cri des sentinelles : « Qui vive ? », il fallait répondre : « U.H.P. » (l’Union des frères prolétaires — « Union Hermanos proletarios »). J’ai vu ces lettres U. H. P. sur les tramways de Madrid, qui sont exploités, à l’heure actuelle, par une coopérative ouvrière, sur les immeubles de Barcelone et sur les haies des petits villages de Castille.
« U.H.P. », criaient les jeunes ouvriers, le 14 avril dernier, en entourant la tribune gouvernementale pour défendre Azaña contre les balles des provocateurs.
On voit encore, dans les rues de Mieres, destraces de bombes jetées par les aviateurs de Gil Robles. Sur les maisons où vivent les veuves des fusillés, on voit encore des affiches : « Votez pour Gil Robles, il vous sauvera de la révolution ! »
Si je n’avais vu Gil Robles en chair et en os, j’aurais cru que c’est un blagueur. Or, c’est un bourgeois solide et correct. Il avait cru très sincèrement que les habitants des villes détruites des Asturies lui diraient : « Venez nous sauver de la révolution ! » A Mieres, seulement 3 % des électeurs votèrent pour le bloc des droites : des gendarmes, des bourreaux, des dénonciateurs et quelques vieilles femmes effrayées par le curé.
Une vingtaine de mineurs vinrent à la gare me dire adieu. Au départ du train, ils levèrent le poing. Deux dames, dans un compartiment, fré mirent en entendant « U.P.H. » ! Le train traverse des montagnes et des plaines désertiques. C’est là que se déroula l'épilogue du drame des Asturies. On croyait, à cette époque, que les mineurs étaient vaincus. En réalité, ils étaient vainqueurs. Voilà pourquoi toute l’Espagne répète à présent : « Vivent les Asturies ! » Ce ne sont pas les élections de février qui sauvèrent l’Espagne du fascisme, mais les combats d’octobre 1934. Les mineurs de Sama et de Mieres libérèrent Companys et portèrent Azana au pouvoir.
Les morts ont libéré les vivants. La tragédie de la classe dirigeante consiste en ceci que, désormais, elle ne peut plus vaincre : même ses victoires se transforment en défaites. Les canons et les avions de Gil Robles ont détruit non seulement les maisons des mineurs, mais aussi l’Espagne des propriétaires terrains, des capitalistes, des Jésuites et des gendarmes.
II. DIX-HUIT VOIX...
1. M. AZAÑA
Président du Conseil
Calme et bienveillant, M. Azaña parle comme un professeur. Il est d’ailleurs un excellent écrivain, et son livre, Le jardin des moines, témoigne non seulement de la profondeur de son jugement, mais dénote, par l’éclat du style, les grandes qualités littéraires du président du Conseil espagnol.
M. Azaña a un sourire sceptique — vestige du dix-neuvième siècle — mais il a en même temps la fermeté d’un lutteur et l’optimisme d’un homme d’État.
Azanñ. — Le Front populaire est solide, nous ferons tout pour le maintenir. Les communistes sont nos alliés fidèles.
EHRENBOURG. — Pendant le discours du monarchiste Calvo Sotelo, vous avez pourtant lancé cette réplique : « Le communisme sera fatal et à vous et à moi. »
Azaña. — Ce n’était qu’un argument de polémique oratoire. Il ne faut pas le prendre à la lettre. Je voulais dire simplement que nous ne sommes pas communistes. (M. Azana sourit.) Oui, nous sommes des bourgeois. Nous avons pris une série de mesures énergiques contre les fascistes qui se trouvent encore dans la garde civile et dans l’armée. Nous préparons une nouvelle loi qui soumettra complètement la « Banque d’Espagne » au contrôle de l’Etat.
EHRENBOURG. — La « Banque d’Hypothèques » ne vous empêchera-t-elle pas de réaliser la réforme agraire d’une façon rationnelle ?
Azaña. — Non. Je ne cache pas que nous avons beaucoup de difficultés. Mais nous finirons par les surmonter toutes.
2. M. COMPANYS
Président de la Généralité de Catalogne
M. Companys est avocat. Il est remuant et plein d’une gaieté méridionale. Après les événements d’octobre 1934, il fut jeté en prison. Il en est sorti au l'endemain de l’amnistie, en février dernier.
Companys. — Nous serions des imbéciles si nous répétions les fautes commises en 1931 et 1932. Il faut que nous brisions la résistance des droites. La question nationale est admirablement résolue en U. R. S. S. J’ai étudié le problème avec la plus grande attention.
La révolution bourgeoise de 1789, en France, a été un exemple que, sous une forme ou une autre, plus tôt ou plus tard, tous les pays d’Europe ont suivi. Aujourd’hui, c’est la révolution soviétique qui donne l’exemple aux autres pays. Tous les Etats devraient s’inspirer de ses réalisations et résoudre le problème social, chacun, bien entendu, à sa manière et d’après ses possibilités.
3. JOSÉ DIAZ
Secrétaire général du Parti Communiste espagnol
José Diaz est boulanger à Séville. Il a l’air très jeune, mais il a déjà derrière lui un long passé de militant. Il a été emprisonné plus d’une fois, mais cela ne lui a pas fait perdre sa gaieté naturelle. Il connaît admirablement la vie des travailleurs espagnols.
Diaz. — Nous soutenons et soutiendrons toujours le gouvernement dans sa lutte contre le fascisme. Il est indispensable de chasser les fascistes camouflés dans l’armée, la police et l’administration. Il faut également armer les milices ouvrières.
En outre, nous exigeons : le châtiment de tous ceux qui ont pris part à la répression aux Asturies et, en même temps, le vote de secours aux victimes de la Terreur blanche.
Après les événements de 1934, la classe ouvrière d’Espagne a pris conscience de sa force et de ses devoirs. Le principal c’est la discipline. Notre tâche essentielle consiste maintenant à réaliser l’unité du prolétariat, des paysans et des travailleurs intellectuels. Nous sommes partisans de la plus large autonomie pour la Catalogne et la Biscaye.
Certes, l’unité syndicale de tous les travailleurs rencontre encore de très grandes difficultés, en raison surtout de l’attitude des chefs de la « Confédération nationale du Travail » (C. N. T.), mais les ouvriers tiennent à ce que cette unité soit réalisée, et nous y parviendrons.
Nous marchons la main dans la main avec la gauche socialiste.
4. ALVAREZ DEL VAYO
Un des chefs de l’aile gauche du Parti socialiste
ALVAREZ del Vayo est écrivain. Ayant longtemps séjourné à Londres, Paris, Berlin et Moscou, il connaît l’Europe admirablement bien.
Alvarez. — Rien ne nous sépare plus des communistes. Je considère l’unité de la classe ouvrière — unité politique et unité syndicale — comme déjà faite. Seul le socialisme peut résoudre les problèmes posés par la révolution en Espagne, et notamment réaliser la réforme agraire.
5. M. JOSÉ MARIA ROVIRALTA
Grand industriel
M. Roviralta est Catalan. Il possède d’importantes usines de ciment, ainsi que deux grands journaux de Madrid : El Sol et La Voz, de tendance libérale modérée.
Dans sa jeunesse, M. Roviralta écrivait des vers. Aujourd’hui, il a un palais magnifique ; près de son lit, se trouve un bouton électrique ; il appuie sur ce bouton et, instantanément, le jardin du palais est inondé de lumière.
M. Roviralta. — Je suis optimiste : tout finira par s’arranger. Bien entendu, il est fort possible que le pouvoir passe entre les mains des socialistes : l’exemple de la Russie ne laisse pas de tenter les ouvriers espagnols. Mais, à tout prendre, j’estime que cela vaudrait encore mieux qu’un pouvoir detenu par les droites. Un Gil Roblès est capable de mener le pays, dans un minimum de temps, à la révolution la plus sanglante. Si les droites prenaient encore une fois le pouvoir, l’avènement du communisme serait inévitable. Je suis étonné que la plus grande partie des industriels s’obstinent à miner Azaña. Il faut tout de même qu'ils comprennent qu’Azaña est le dernier soutien de la bourgeoisie espagnole. Si Azaña se trouvait dans l’impossibilité de réaliser la réforme agraire et de satisfaire les légitimes exigences des ouvriers, nul doute que nous verrons le communisme s’implanter dans le pays.
6. CALLEJAS
Rédacteur en chef du journal “Salidaridad Obrera"
CALLEJAS est anarchiste. Il est rédacteur en chef de l’organe central des syndicalistes. Un portrait de Bakounine orne son bureau.
CALLEJAS. — Nous sommes pour l’unité des travailleurs, mais sans chefs communistes ou socialistes, parce que nous considérons ceux-ci comme des réformistes. Nous autres anarchistes n’avons pas de chefs, nous avons des dirigeants. Nous sommes contre la dictature. Pour nous l’Allemagne de Hitler et l’Union soviétique, c’est la même chose.
EHRENBOURG. — Mais si j’étais un écrivain hitlérien, me parleriez-vous ?
CALLEJAS. — Non, je ne vous aurais pas parlé, car il y a tout de même une différence. En Allemagne, la dictature s’appuie sur la bourgeoisie, en Russie, sur le peuple. Mais quand nous vaincrons, nous, il n’y aura plus de prisons. La prison est une chose inhumaine. Nous dirons aux bourgeois : « Travaillez ! » Vous me demandez ce que nous ferons de nos ennemis ? Nous les convaincrons.
Et ceux qui ne se laisseront pas convaincre, nous les fusillerons. Si l’on nous attaque, nous nous défendrons. Nous sommes contre une armée hiérarchique. Nous n’aurons que des « volontaires ». Et, à leur tête, nous ne mettrons point de généraux, mais tout au plus des caporaux et des sergents.
7. PIO BAROJA
Écrivain
PIO BAROJA est l’auteur de plusieurs romans; il est, parmi les écrivains espagnols de la « génération de 1898 », un des plus connus à l’étranger.
BAROJA. — En Espagne, le communisme est tout aussi impossible que le socialisme : les Espagnols sont des individualistes.
Moi, je suis partisan du régionalisme. Chaque province devrait être autonome et avoir le gouvernement qui lui convient.
Ce qui m’intéresse le plus dans la révolution russe, ce sont les figures d’Azev et de Raspoutine.
En Espagne, les gens lisent peu de livres. Les ouvriers n’ont pas l’habitude, ni le temps de lire ; la bourgeoisie ne lit pas non plus. 4.000 exemplailes représentent un tirage énorme pour une œuvre littéraire. Est-ce exact qu’en Russie soviétique les gens lisent tellement ? Oui, c’est difficile de tout comprendre.
8. RAMON GOMEZ DE LA SERNA
Dans la génération littéraire qui est entrée en scène après celle de « 1898 », Ramon Gomez de la Serna est celui que l’on connaît le mieux à l’étranger.
A Paris, il a récité des poèmes dans un cirque, monté sur un éléphant. Dans son appartement de Madrid, murs, plafonds et planchers sont entièrement tapissés de photos.
Gomez de la Serna. — C’est vrai. En Espagne, les ouvriers et les paysans mènent une vie terrible.
Il est possible qu’Azaña finisse par trouver une issue. Il doit réaliser le communisme, autrement ce sont les communistes eux-mêmes qui l’exécuteraient.
9. RAFAEL ALBERTI
Rafael ALBERTI est le plus célèbre des jeunes poètes d’Espagne.
— Plus d’une fois j’ai récité mes vers dans des meetings. Je les ai récités dans les arènes des courses de taureaux où s’entassaient des dizaines de milliers de personnes. Les ouvriers écoutaient avec la plus grande attention.
J'ai récité aussi des vers dans les villages, chez les paysans qui venaient nous entendre de loin.
L’Espagne s’est enfin réveillée.
10. Mme D. M.
Journaliste
Madame D. M. est pour la république, mais contre le socialisme. Elle aime la « belle vie ». Et elle vit bourgeoisement. Elle collabore à un grand journal d’informations.
— Notre peuple est bon, mais des chefs rongés par l'ambition excitent la population. Les ouvriers espagnols sont paresseux de nature et, parmi les chômeurs, il y en a beaucoup qui ne veulent pas travailler. C’est là qu’il faut chercher l’explication des succès communistes et socialistes. En Espagne, la nature et le climat sont tels qu’ils incitent à la paresse. Si les ouvriers suivaient leurs chefs, ce serait terrible. Jamais je n’accepterai de voir dans l’émeute des Asturies une « glorieuse révolution », et cela, je le dis à tout le monde. Moi, je suis individualiste !
11. MODESTO FERNANDEZ
Terrassier
MODESTO Fernandez gagne 10 pesetas par a jour; il est célibataire, et c’est pourquoi il vit relativement bien. Il est socialiste.
— Chez nous, tous les ouvriers sont organisés, le ne vois plus aucune différence entre les socialistes et les communistes. Aussi est-il indispensable que tous s'unissent et forment désormais un seul parti. C’est ainsi que nous pourrons bientôt prendre le pouvoir.
La deuxième Internationale est morte. Après la révolution des Asturies, les ouvriers ont commencé à voir plus clair, les républicains aussi.
L’essentiel, maintenant, c’est la discipline des travailleurs. La vie est devenue plus facile aujourd’hui ; on travaille quatre heures de moins par semaine et l’on gagne deux pesetas de plus par jour. Mais, cela, ce n’est pas la chose la plus importante. Vous verrez qu’en peu de temps l’Espagne deviendra une vraie « république des travailleurs ».
12. JUAN TOMAS
Journaliste
TUAN TOMAS est Catalan. Il a fait les honneurs de Barcelone à Toller, Kessel, Pierre Mac-Orlan. C’est un sceptique.
— L’Espagne est le pays des paradoxes. Ce sont les droites qui voulaient débarquer Alcala Zamora et ce sont les gauches qui, arrivées au pouvoir, l’ont finalement destitué. Les socialistes de droite des Asturies ont lutté les armes à la main, mais les socialistes de gauche de Madrid se sont tenus tranquilles.
Personne ne sait ce que nous réserve le lendemain. Les gens vivent ici trop bien, trop joyeusement, pour être communistes. C’est la raison aussi pour laquelle nous sommes tellement individualistes.
13. LE CURÉ S...
Le curé S..., au visage épanoui et rouge, est de bonne humeur. Il fume des cigares qui répandent une odeur insupportable et boit un verre de vin rouge capiteux. Il refuse de parler politique.
— Notre affaire, à nous, c’est de prier. Dieu sauvera l’Espagne.
14. JOSÉ MENENDEZ
Métallo
José MENENDEZ travaille dans une usine métallurgique. Il touche 10 pesetas 40 centimes par jour. Il a une femme et quatre enfants. Il vit dans une cave sans fenêtre. Sur le mur humide, on voit un portrait de Lénine.
— Nous sommes en train d’élaborer un nouveau contrat collectif qui augmentera de 4 pesetas le salaire quotidien... Il n’y a plus aucune différence entre socialistes et communistes — je parle des ouvriers.
Il faut tenter de contenir les travailleurs et les empêcher de commettre des actes irréfléchis. Chez nous, tout le monde se pose maintenant la même question ; « Comment fait-on à Moscou dans un cas pareil ? »
Tous les jours il y a des réunions. On lit beaucoup. Bientôt la vie sera plus facile en Espagne et je crois que nos enfants pourront enfin recevoir une véritable éducation.
15. M. CELSO R...
Propriétaire d’une bijouterie
M. CELSO a voté pour M. Gil Roblès. C’est une personne forte et asthmatique. Son occupation préférée est le jeu de cartes, au cercle.
— Cela ne peut plus continuer longtemps comme ça. Si Largo Caballero arrivait au pouvoir, les puissances étrangères, par exemple l’Italie, s’en mêleraient.
Le peuple devient paresseux et ne veut plus travailler...
Je n’ai pas eu le temps de transférer mon argent à l’étranger, comme M..., et maintenant les soucis ne me laissent plus dormir. Mais j’espère que l’étranger ne tardera pas à intervenir.
16. VALENTINO PEREZ
Ouvrier agricole
VALENTINO Perez touche 2 pesetas 50 par jour. Il a une femme et cinq enfants.
— Pourquoi est-ce qu’on ne nous donne pas de fusils ?
17. PEPO GOMEZ
écolier
PEPO a douze ans. C’est le fils d’un ouvrier métallurgiste.
— Nous avons déclaré la grève à l’école. Nous avons demandé trois choses : qu’on nous débarrasse d’un maître qui nous obligeait à prier, qu’on nous donne le déjeuner à l’école et que les classes soient chauffées en hiver.
18. ALEXANDRO RODRIGUEZ
Paysan
ALEXANDRO Rodriguez est le président d’une commune agricole au village de Novès.
— Quatre-vingt-huit familles font partie de notre commune agricole. Nous travaillons collectivement. Il y a très peu de temps, nous avons obtenu encore huit cents hectares. Les représentants de l’Institut de la réforme agraire nous ont demandé si nous préférions partager ces terres ou si nous voulions les cultiver en commun. Nous avons décidé de les faire valoir collectivement, et cette décision a été prise à l’unanimité.
Nous semons du blé et de l’orge. La vie est devenue maintenant tout à fait autre, bien meilleure qu’auparavant. (A suivre)
Recommencerons-nous toujours les mêmes erreurs? On pourrait le croire quand on constate l’étrange façon par laquelle la plupart des lecteurs français sont renseignés sur ce qui se passe actuellement en Espagne: aux nouvelles fantaisistes sont venues s’ajouter des interviews de personnages dont la grande presse annonçait la présence en Espagne alors qu’ils se trouvaient à l’autre bout de l’Europe ! Pendant dix ans, le Français moyen n’a eu aucun élément d’information vraie sur la révolution soviétique alors que l’Américain ou le japonais moyens étaient parfaitement renseignés par leurs journaux, et pourtant, l’opposition absolue des gouvernements américain et japonais au communisme était au moins égale à celle du gouvernement français.
En Espagne, est-ce un nouvel état social qui vient de naître? Ou bien, n’est-ce, sous une forme plus complète, que la suite des grandes révolutions bourgeoises commencées par la Révolution française de 1789, qui, dans la péninsule ibérique, n’avait pas encore détruit l’ancien état féodal de la propriété terrienne? Personne mieux qu’Ilia Ehrenbourg ne pouvait donner à cette question une réponse éclairée, puisque, si l’on peut dire, en la matière, ce grand écrivain soviétique est «orfèvre». En 1931, de retour d’un autre voyage en Espagne, il écrivait: «Les Espagnols ne manquent pas d’esprit « d’avant-garde ». Cependant ils ignorent une chose: c’est leur propre pays.
S Ils ne savent pas qu’à la porte s’étend un désert sauvage et désolé, des villages où des paysans volent des glands pour se nourrir, des districts entiers de dégénérés; ils ignorent le typhus, la malaria, les fusillades, les prisons qui ressemblent à ces anciennes forteresses de l’Inquisition, toute cette tragédie légendaire d’un peuple patient et deux fois menaçant dans sa patience. »
Vu: journal de la semaine, 13 de mayo de 1936DANS NOTRE PROCHAIN NUMÉRO: OUVRIERS, FONCTIONNAIRES, INTELLECTUELS...
DANS LE SUIVANT: LE KOLKHOZE EX ESPAGNE
Promenade des prisonniers dan la prison de Madrid, la veille des élections.
A la recherche de la nourriture.
MANUEL AZAÑA, PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE
Réunie dans le Palais de Cristal de Buen Retiro à Madrid, l'Assemblée nationale espagnole à élu, dimanche dernier, président de la République espagnole Manuel Azana qui a recueilli 754 voix sur 840 votants. PHOTO WIDE WORLD
















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